Lorsque la Brigade juive apparaît aujourd’hui dans le débat public italien, il s’agit rarement de l’unité de l’armée britannique, composée en grande partie de volontaires juifs de Palestine mandataire, envoyée combattre en Italie dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale.
La Brigade juive est devenue un écran sur lequel sont projetés d’autres conflits : sionisme et antisionisme, antisémitisme, Israël et Palestine, le sens de l’antifascisme et la propriété de la mémoire publique.
C’est pourquoi les récentes tensions à Milan et à Rome lors des commémorations du Jour de la Libération de l’Italie n’étaient pas de simples disputes au sujet de drapeaux ou de défilés. Ils étaient les symptômes d’un problème plus profond : la difficulté de permettre à l’histoire de rester de l’histoire, tout en reconnaissant que la mémoire est toujours politique.
Le 25 avril, l’Italie célèbre sa libération de l’occupation nazie et du régime fasciste. Il s’agit de la fête civile la plus importante de la République italienne, un moment fondateur de l’identité démocratique du pays. Mais c’est précisément parce qu’il est si symbolique qu’il a toujours été une scène sur laquelle se jouent les tensions politiques du présent.
La Brigade juive occupe une place particulière dans cette histoire. Militairement, sa contribution à la campagne alliée en Italie fut limitée. La Brigade est arrivée tardivement au front, au début de 1945, et n’a combattu que peu de temps. Ses soldats furent déployés en Romagne, au nord de Ravenne, le long du Lamone, puis près de Riolo Terme et du fleuve Senio. Une cinquantaine de ses soldats sont morts.
Pourtant, mesurer la Brigade uniquement à l’aune de son impact militaire revient à mal comprendre sa signification historique. Son importance était symbolique, politique et psychologique. Il s’agissait de Juifs en uniforme, combattant sous un drapeau marqué de l’étoile de David, contre l’armée du régime qui avait tenté d’anéantir la communauté juive européenne. Pour beaucoup de volontaires, en particulier ceux qui étaient des sionistes convaincus, le service en Italie représentait plus que la participation à l’effort de guerre allié. C’était une forme d’affirmation de soi juive et une revendication de dignité politique devant le monde.
C’est l’une des raisons pour lesquelles la Brigade était importante à l’époque. Cela aide également à expliquer pourquoi c’est important maintenant.
Après la guerre, la mémoire de la Brigade juive n’est pas immédiatement devenue centrale dans la mémoire publique italienne. Pendant des décennies, il est resté relativement marginal, conservé surtout au sein de certaines parties de la communauté juive et dans les souvenirs des anciens combattants. Sa redécouverte ultérieure, notamment dans les années 1990 et 2000, a coïncidé avec de nouvelles luttes sur la signification du 25 avril. Certaines communautés juives italiennes ont commencé à porter le drapeau de la Brigade lors des commémorations du Jour de la Libération pour rappeler au public que les Juifs n’avaient pas seulement été victimes du fascisme et du nazisme. Ils ont également été des combattants, des libérateurs et des acteurs politiques.
Ce rappel était et reste historiquement légitime. Les Juifs italiens appartiennent pleinement à l’histoire de la Résistance et à l’histoire de la République née de la défaite du fascisme. Les Juifs de Palestine mandataire qui ont servi dans la Brigade juive appartiennent également à l’histoire de la libération de l’Italie, aussi bref que soit leur passage au front. Ils ont combattu en Italie, contre les forces allemandes, aux côtés d’autres soldats alliés et aux côtés de l’armée italienne renaissante. Nier leur place dans cette histoire n’est pas un acte neutre de correction historique. C’est une exclusion.
Un contingent en souvenir de la Brigade juive, qui a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale, défile lors de la commémoration du 80e jour de la libération de l’Italie à Milan, en Italie, le 25 avril 2025. L’année suivante, des militants pro-palestiniens ont forcé des groupes juifs à quitter la procession du jour de la libération. (Alessandro Bremec/NurPhoto via Getty Images).
Dans le même temps, il est clair que la Brigade est devenue controversée non seulement à cause de ce qu’elle a fait en 1945, mais aussi à cause de la signification de son drapeau aujourd’hui. Le drapeau de la Brigade juive est pratiquement identique au drapeau ultérieur de l’État d’Israël. Pour certains, cela en fait un fier symbole de la résistance juive au nazisme et de la contribution juive à la libération. Pour d’autres, notamment dans le contexte du conflit israélo-palestinien, il est lu avant tout comme un symbole d’Israël et donc comme une provocation politique.
C’est le cœur du problème. Le débat est souvent présenté comme un débat sur l’histoire, mais il s’agit en réalité d’un débat sur le présent. Les gens discutent à propos de la Brigade parce qu’ils débattent en réalité sur la légitimité du sionisme, sur la question de savoir si l’antisionisme peut devenir de l’antisémitisme, sur la question de savoir si Israël doit être compris comme un projet national ou impérial, et sur ce que devrait signifier l’antifascisme aujourd’hui. Ces questions suscitent de vifs désaccords, et le 25 avril leur offre une scène publique très chargée.
Il existe deux visions concurrentes du Jour de la Libération. On considère le 25 avril avant tout comme une commémoration italienne historiquement définie : le jour où le pays se souvient de ceux qui ont combattu entre 1943 et 1945 pour libérer l’Italie du fascisme nazi. Dans cette interprétation, la Brigade juive a clairement sa place, car elle a pris part à cette lutte. Les drapeaux palestiniens, en revanche, sont plus difficiles à placer dans ce cadre historique spécifique, non pas parce que les Palestiniens étaient fascistes, mais parce qu’ils n’ont pas participé à la libération de l’Italie.
L’autre vision est plus dynamique et internationaliste. Il considère le 25 avril non seulement comme la commémoration d’un événement passé, mais aussi comme une réaffirmation annuelle de la résistance à l’oppression actuelle. Dans cette interprétation, la présence de drapeaux palestiniens, de drapeaux ukrainiens, de dissidents iraniens ou d’autres causes contemporaines peut être comprise comme faisant partie d’un langage antifasciste plus large. Le 25 avril devient non seulement le souvenir de la libération de l’Italie, mais aussi un rituel de solidarité avec ceux qui résistent à la domination ailleurs.
La Brigade juive nous oblige à affronter cette tension. Il appartient au 25 avril historique car il a contribué à la libération de l’Italie. Il appartient également à l’histoire morale plus large de l’antifascisme car il incarne la résistance armée juive au nazisme. Mais sa mémoire est désormais indissociable de l’impact politique et psychologique non résolu du conflit israélo-palestinien sur la vie publique italienne, voire internationale.
Cela ne veut pas dire que toute critique d’Israël est antisémite. Ce n’est pas. Cela ne signifie pas non plus que l’histoire juive doit être utilisée pour faire taire les souffrances palestiniennes. Cela ne devrait pas être le cas. Mais cela signifie qu’exclure les Juifs d’une marche antifasciste, insulter les personnes portant les symboles de la Brigade juive ou traiter la participation juive au Jour de la Libération comme illégitime est un profond échec historique et moral. L’antifascisme sans Juifs n’est pas de l’antifascisme. Un 25 avril au cours duquel les Juifs ne sont tolérés que s’ils cachent les symboles qu’ils décident de choisir n’est pas un rituel démocratique sain.
La réponse n’est pas de faire de la Brigade juive une arme dans les batailles politiques d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas non plus de l’effacer sous prétexte d’éviter la controverse. La réponse est de retrouver la complexité de son histoire. La Brigade était une unité militaire, mais aussi un symbole. Ses soldats étaient des libérateurs en Italie, des survivants ou des proches des victimes de la catastrophe européenne, des sionistes de toutes sortes et des êtres humains qui portaient souvent du chagrin, de l’espoir et un désir de vengeance. Leur histoire relie l’Holocauste, la Seconde Guerre mondiale, la fin de l’empire, la naissance d’Israël et la politique de la mémoire dans l’Italie d’après-guerre.
C’est pourquoi la Brigade juive est importante aujourd’hui. Cela nous rappelle que l’histoire ne peut être réduite à des slogans, que la mémoire peut à la fois éclairer et déformer, et que les sociétés démocratiques doivent faire place à la complexité et aux vérités inconfortables.
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